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De Surcouf au Garde Chauvin

   

La chasse à l'anglais relatée par la Grenade et le patron

 

Un beau w.e. de juin 2011, douze membres de l’Association Napoléonienne Charentaise « Le Garde Chauvin » sont allés à la rencontre d’un vieux rêve commun ; embarquer sur un vieux gréement et en uniforme de marin du 1er Empire bien sûr. Mais lorsque l’on sait que ce bateau porte le nom de « Renard », l’aventure a une toute autre saveur. En effet ce cotre fut le dernier bateau sur lequel le valeureux Robert Surcouf embarqua pour ses fameuses courses corsaires. Il ne s’agissait pas, bien entendu, du modèle original mais d’une parfaite réplique qui a d’ailleurs été primée pour la qualité de sa construction « à l’ancienne » et l’exactitude de sa réplication. Sa longueur hors tout est de 30 mètres, pour un déplacement de 70 tonnes et 464 m² de voilure sont nécessaires pour le déplacer. Il dispose de plus de 10 caronades de 8.

 

Arrivés dès le vendredi soir, nos marins d’Empire aperçoivent leur navire qui les attend sagement amarré à son corps mort dans la « cale de la Bourse » de Saint-Malo, son port d’attache. Petit mélange de joie et d’appréhension, car passer du rêve à la réalité est parfois déstabilisant. Bref, en attendant d’appareiller, il est prévu de « tirer une bordée » en ville. Deux allers et retours seront nécessaires pour que tout le monde puisse monter à bord. C’est l’annexe du navire qui est utilisée et maniée de main de maître par le second du Renard, un civil des temps modernes, plutôt intrigué par ses nouveaux compagnons de bord mais fort sympathique au demeurant.

 

Le premier contact avec le bateau est rapide mais restera gravé dans les mémoires. Le bois et le chanvre sont omniprésents, un petit vent frais souffle sur le pont et fait danser les cordages. C’est la quiétude qui prédomine. Nous avons hâte de prendre le large demain matin pour voir les voiles gonflées par bonne brise. Les bagages sont hissés à bord et tout le monde se met en uniforme. Sont présents ; le commandant, son ordonnance, deux ouvriers militaires de la Marine (dont 1 Sergent-major), trois marins de la Garde (dont 2 Quartiers-maîtres), quatre matelots du 44ème de flottille (dont 1 Quartier-maître) et un caporal de voltigeur du 79ème de ligne (Compagnie embarquée) qui, pour la circonstance, a troqué son habit-veste de fantassin contre un paletot.

 

Tout l’équipage en tenue de sortie est ensuite débarqué sur le port, direction les vieilles rues de la forteresse à la recherche d’une auberge ou d’un troquet. Les nombreux touristes sont passablement étonnés de voir nos douze compères ainsi accoutrés. Le hasard fait que finalement nous « jetons l’ancre » devant un restaurant situé dans la demeure même de Surcouf. A l’intérieur nous découvrons « un banc de filles du port » en fête. Par le flanc gauche, à gauche ! Nous voici prêt à tendre nos lignes dans cette assemblée, fort ravie de voir de beaux marins. On nous demande même d’entonner quelque mâles chansons d’époque, dont l’incontournable « Le 31 du mois d’AAAoût … ». Franc succès, jolie soirée, mais pêche nulle !

 

Retour à bord pour la première nuit et installation de chacun dans sa bannette respective. Le carré n’est pas très grand, alors il faut se débrouiller pour prendre le plus d’aise possible. L’équipage est informé des consignes du lendemain dont les postes successifs à pourvoir. Ainsi, trois bordées sont formées pour assurer par roulement ; le poste de manœuvres, le poste de servitudes (entretien et repas), pendant que la troisième savoure une période de repos.

 

Le lendemain matin, le petit déjeuner est pris dans le carré puis rassemblement sur le pont pour le salut aux couleurs. L’équipage s’aligne au garde à vous et, à l’ordre du Commandant, le pavillon est hissé sous le sifflet du bosco. Un vibrant « Vive l’Empereur ! » accompagne la rupture du rang. Chacun prend ensuite sa part à la manœuvre afin d’aider le patron du Renard et son Second. Les gestes séculaires reviennent pour certains et sont rapidement appris aux apprentis matelots. Tout un art de hisser les voiles de manière efficace et sans trop de fatigue. « Parez à hisser ! », « 5 à la drisse !! », « choque l’écoute !! », « Prêt à lâcher ?!! », « Lâche !! », « Frappe !! ». Les ordres fusent et les hommes s’activent pour voir les voiles se gonfler. Le Renard se réveille et l’on sent finalement vibrer le pont de bois sous nos pieds.

 

 La jetée de Saint-Malo défile et c’est bientôt le large qui apparait. Cap au Nord, le Commandant a décidé de croiser jusqu’aux îles Chausey. Le quart de manœuvres est à son poste de navigation. Un matelot est à la barre, un est à la vigie, un autre aux cordages et voiles, le tout supervisé par le chef de quart. La bordée de servitudes range le bord et veille au bon maintien des vivres et des armes dans les soutes et les cales. Le troisième groupe se repose et prend des forces pour son prochain quart.

 

Le vent a faibli et le soleil se fait timide. Il fait frais sur le pont et la vitesse du bateau ne dépasse guère les 6 nœuds. Le Renard subit une forte houle. Les manœuvres sont par conséquent rares et pas un navire anglais à l’horizon. La croisière s’écoule lentement, monotone pour l’équipage. Quelques uns s’occupent à divers travaux de matelotage, les autres subissent  les désagréments d’un bon roulis. Une chose est en tout cas à l’esprit de chacun ; voilà ce que pouvaient vivre aussi les marins d’Empire par calme plat ; peu ou prou d’activité à bord pouvant conjuguer ennui et lassitude. Heureusement, par le panneau de la cambuse s’évapore une appétissante odeur. Le cuistot ou plutôt le « Coq » du moment a bien fait les choses. Nous allons nous régaler d’une excellente tambouille, qui ne sera pas composée de lard rance sur un lit de fèves cuites à l’eau croupie. ‘Faut pas trop pousser le second degré ! 

 

Après quatre heures de navigation, la côte est en vue. Le bateau s’approche lentement de sa zone de mouillage de « Grande Île », l’île principale de l’archipel. En ce milieu d’après-midi tout le monde est paré pour la manœuvre. L’ancre ne sera pas jetée mais le Renard sera solidement amarré à un corps-mort pour la nuit. La terre ferme est à quelques brasses.

 

Le Commandant, prudent, décide de faire une reconnaissance des lieux. Peut-être y-a-t-il quelques espions anglais à prendre et interroger. Le Maître d’armes fait distribuer sabres, mousquets et poudre. Les matelots s’équipent rapidement. Il s’agit de faire vite pour tenter de surprendre l’ennemi s’il est là. Les marins de la Garde sont débarqués en premier et prennent position  dans les rochers pour protéger l’arrivée de la deuxième vague. Celle-ci, formée du reste de l’équipage et du commandant. La plage étant sécurisée la troupe se rassemble pour effectuer une patrouille.

 

L’équipage du Renard emprunte les nombreux chemins de l’île, le vieux fort est investi sans combat, les habitants de l’île sont interrogés. Les quelques caronades qui défendent l’île sont enclouées par sécurité. Il faut se rendre à l’évidence, l’Anglois a fui, sans doute inquiets de voir la flottille de l’Impériale, croiser au large. La mission est donc terminée. Il faut regagner le bord, remettre les armes aux râteliers et vaquer à ses occupations respectives après avoir avalé une rasade de rhum, histoire de se redonner du courage. Quartier libre, mais … à bord.

 

 Quelques uns décident de monter à la dunette du grand-mât. Les pieds nus sont douloureux sur le chanvre des haubans. Mais la vue d’en-haut est magnifique et puis c’est plutôt amusant de voir ses camarades, si petits, sur le pont en contrebas. Puis le bosco siffle le rassemblement sur le pont. Nouvel alignement pour, cette fois, amener les couleurs. Un bon repas est ensuite pris sur le pont, agrémenté de quelques chansons de marins. Le soleil sombre dans l’océan, c’est bientôt le crépuscule et la retraite. L’équipage descend dans le carré pour goûter un repos bien mérité. Le caporal de voltigeur La Chaudière, ne tarde pas à faire comprendre à l’équipage pourquoi il porte ce surnom.

 

Lendemain, branle-bas à 7h00, c’est la diane. Le bosco réveille tout le monde au cri strident de son sifflet. Il faut vite s’habiller et prendre un frugal petit-déjeuner. Cette fois, le soleil, bien présent, chauffe le bois du pont et une bonne brise s’est levée. Tous au garde-à-vous, le pavillon est hissé et claque dans le vent. Un large sourire illumine tous les visages. C’est un bon jour qui commence, le bateau va filer bon train et il est impossible cette fois de ne pas croiser un anglais, l’arraisonner et le prendre, même si son bord possède une « double rangée de dents ! »

 

Tout le monde au poste d’appareillage. Le Renard s’ébroue et quitte allègrement sa zone de mouillage. Le commandant a travaillé sur ses cartes jusque tard dans la nuit. Il a décidé « Cap au sud, sud-ouest !! ». Le quart de servitudes commence à briquer le pont et rince à grands seaux d’eau de mer. Tous les cordages sont frappés aux cabillots et le pont se libère de tous apparaux pouvant gêner les évolutions des hommes en cas de branle bas de combat.

 

Le Commandant scrute l’horizon avec sa longue-vue. Le Mont Saint-Michel apparaît au loin dans la brume. Il est laissé à bâbord. Le vent a forci. L’homme de barre à fort à faire avec son palan de barre franche pour maintenir le cap et garder un sillage droit. Les hommes au repos commencent une partie de carte, assis sur le pont tout chaud. Le maître d’armes en profite pour croiser le fer avec deux ou trois matelots dont l’escrime est quelque peu rouillée.

 

Deux heures passent quand soudain, la vigie crie au commandant : « Voile en vue !! ». Après observation, il s’agit d’une bisquine marchande arborant le pavillon anglais qui fait justement route au Nord. C’est une embarcation d’origine bretonne et normande, bonne coureuse. Sans doute prise par l’anglais sur une de nos côtes. Elle s’en retourne au pays, chargée de précieuses marchandises de contrebande. Un nouveau cap est donné à l’homme de barre, la grand-voile, la trinquette et le foc sont réglés pour une allure « au près bon plein ». Nous gagnons sur l’anglais rapidement et le commandant donne l’ordre du « branle-bas de combat ». C’est l’effervescence. Le maître d’armes et deux matelots descendent aux râteliers et font passer l’armement à chacun. Tromblons, fusils et pistolets sont chargés, vingt cartouches sont distribuées par homme, les « cuillères à pot » et les haches sont à la ceinture et les grappins sont prêts à être lancés. Les caronades, chargées jusqu’à la gueule, attendent pour cracher le feu. Tous les hommes sont au bastingage et regardent la voile ennemie que nous rattrapons lentement.

 

L’anglais nous a aperçus depuis longtemps et a deviné notre intention. Il manœuvre, esquive, et vire pour ne pas se laisser approcher au risque d’être « agrippé ». Le Commandant donne des ordres à l’homme de barre qui s’exécute aussitôt. Hélas un courant contraire empêche le Renard de croiser au plus près le navire ennemi qui a décidé de fuir sans combattre. Ordre alors est donné de tirer une salve car la portée semble bonne. Le feu se déchaîne du côté français et jette l’effroi sur le pont adverse. Tous les fusils ont donné et 3 caronades prennent le relais. Les quelques Royal Marines à bord ripostent à leur tour. Les balles sifflent autour de nous mais sans dommage aucun. Le feu à volonté est maintenant ordonné par le Commandant. Nombre de nos projectiles atteignent les structures du bateau ennemi mais malgré les efforts de l’homme de barre pour tenter un lof et se mettre dans son sillage, la bisquine est plus rapide et mieux placée au vent pour prendre de la vitesse. Elle s’échappe définitivement. L’équipage crie et hurle sa colère. Il n’y aura pas de prise aujourd’hui. Qu’on se le dise…

 

La nuit va bientôt tomber. Cap est donné à la barre. Il est temps de rentrer. Le cœur gros, l’équipage restitue les armes et le quart de manœuvres prend son poste. Les derniers réglages sont effectués et le Renard retourne vers son port d’attache. L’écluse est passée et c’est la manœuvre d’accostage. Une dernière cérémonie des couleurs puis les camarades du Garde Chauvin vont remettre des habits civils. Chacun débarque pour s’en retourner chez soi avec des images plein la tête et l’impression d’avoir touché du bout du doigt la vie d’un matelot à bord d’un bateau de sa majesté l’Empereur.

 

Bertrand CASANA & Daniel DIEU (Le Garde Chauvin)